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« MOURIR EN SOI »

Laurent Fièvre

« Le sentiment de la perte, de l’absence, celui qui tend vers la fin et qui résume, est conditionné par une forme de déchéance implacable et d’avilissement. J’ai toujours considéré l’existence comme un faisceau de petites morts, une succession de déclins ou de privations, imposés par le temps qui passe et les étapes consensuelles de la vie. Avant de devenir le titre du présent ouvrage, « Mourir en soi » est le premier vers d’un poème daté de 2010 et intitulé Nature morte. Cette expression définit avec précision le principe de cette conscience, de ces questionnements philosophiques, de ce rapport persistant avec soi-même face à la ruine et, plus prosaïquement, face à la difficulté de donner du sens à sa vie.»

À travers une centaine d’œuvres présentes dans l’artbook « Mourir en soi », explorez une décennie de l’univers unique de Laurent Fièvre. Tout autant accoucheur que fossoyeur, Laurent Fièvre est un peintre, sculpteur et illustrateur qui exploite ouvertement des thématiques macabres afin de bousculer, de questionner notre propre rapport à la finitude, ou d’engager une réflexion sur le parcours souvent accidenté de la vie. Née d’un travail sur l’expressivité, la démarche de Laurent Fièvre vise en premier lieu à provoquer : au moyen de thèmes figuratifs, l’artiste aiguise les sentiments, déclenche des émotions, suscite des réactions pour mettre le spectateur face à sa propre condition. « Chacun y trouve sa propre histoire, ses propres limites, ses handicaps et imperfections. »

Editions Abstractions

ISBN : 978-2-492867-24-8
138 pages
107 illustrations
2024

« L’INTIMITE PARTAGEE »

Laurent Fièvre

Je peins. Je construis un monde nu et vertébré dans lequel j’enferme des restes, des chairs vives et des débris d’humanité : un monde comme une fosse, un ossuaire, un pourrissoir d’âmes à l’allure décadente, un reliquaire d’émotions embouties. Un monde enfoui, inventé, réinventé, qui n’est ni l’expression de la torture, ni celle d’un torturé. Mon sujet est un corps. Tour à tour organe vital sillonné de veines et d’artères dont le flux continu de sang inonde et insuffle. Cage thoracique étriquée où les coeurs en sursis s’étiolent entre deux battements. Boîte crânienne aux parois lisses et infranchissables, plongée dans l’obscure idée. Tout au fond, à l’intérieur de cet organisme morcelé s’enclavent les non-dits, les torpeurs et les doutes de mes personnages liés affectivement par un sort commun. L’alimentation est riche, la déglutition lente. Au-delà des ressentis individuels, j’absorbe le son de l’histoire des religions, le silence des sociétés soumises et le bruit des tyrannies modernes. Dans ma galerie d’outre-tombe, j’aligne des portraits, des individus, parfois anonymes, parfois clairement identifiés. Je dégrade les sens. Je brise les os. La réalité d’une bouche, d’un nez ou d’une oeil m’importe peu. Le sujet est secondaire. Ce qui est au centre est de l’ordre du sensible et de l’affectif. Mon dessein est de rendre tangible cette réaction, de provoquer le trouble. L’intensité et la profondeur de mes fonds noirs dirigent l’attention. Le tissu, la corde, le métal ou le papier de soie offrent la matière. Ils donnent corps à l’émotion. L’émotion trouve sa pleine expression dans l’absence : éveiller un regard dans le creux d’une orbite vide, libérer des mots inexprimables à la commissure d’une bouche close, dégripper les mouvements d’un membre amputé. La mutilation, la malformation, le manque perturbent, incommodent. La considération de ces différences ouvre une réflexion sur l’autre, sur soi. Elle provoque le repli, le souvenir, l’acceptation que j’espère salutaires. Elle élève. Sous sa forme macabre, elle résiste au temps. Elle lutte. Elle existe.

Editions Jacques Flament

Collection ARTE PRIMA
ISBN : 978-2-36336-248-3
128 pages
56 illustrations
2016

Postfaces du double recueil « L’ANGE DE LA MELANCOLIE suivi de QUAND JE SERAI GRAND, JE SERAI MORT »)

« Du plomb dans l’aile »/« Chambre noire »

« Comme chaque jour, il se fige devant la fenêtre et s’y perd pendant des heures.

Nicolas Liau

Aux pieds des immeubles, les passants ralentissent le pas, candidats fébriles dans l’attente de l’épreuve. Il en sélectionne un ou deux, leur prête des noms, leur procure des vies, des souffrances et des sursis. Selon ses humeurs, le plus insignifiant d’entre eux obtient la couronne, la vierge pudibonde est souillée, l’assassin de la veille entre dans la peau de la victime du jour. Peu lui importe que la foule enfle et gronde. Il élargit alors la rue et tronque quelques façades aux balcons saillants veillant toujours à respecter les proportions. Que la masse informe devienne trop bruyante, il s’en moque. En revanche, qu’elle l’oppresse jusqu’à l’ennui ou se pare d’atours versicolores, il s’en détourne prestement, sans ménagement. Dans ces moments-là, le muscle froid, il quitte mécaniquement son observatoire et se dirige vers la porte. L’Œil froncé sur la serrure, il vérifie que le verrou est bien enclenché.

Il pourrait tracer une oblique de la porte à sa table de travail et reprendre l’écriture de ses mépris mais l’envie de mesurer sa condition n’est pas assez forte aujourd’hui. Il préférera son lit et le silence du songe, son corps définitivement happé par une sombre gravité. Il tendra naturellement l’oreille en entendant ses voisins vociférer. Les bribes et les éclats capturés séduiront son esprit le temps d’un instant, mais le désir de recomposer la discussion, de lui conférer une tournure singulière, s’effritera irrémédiablement.

Offrant une alternative à la géométrie invariable de ses mouvements, il basculera de son lit au plafond, écrasant au passage une dernière crainte. Par défi, il choisira d’y faire remonter le souvenir de cette pièce, celle de sa première maison: une chambre d’enfant plongée dans l’obscurité où il se surprenait à compter ses frissons et à couper ses souffles ; un carré noir aux angles invisibles, un épouvantable cloaque où va se sceller sa vie.

Les passants se sont dispersés. Les voisins se sont tus. De là-haut, il observe désormais le verrou de la porte, puis le vide par la fenêtre, à l’affût d’une échappatoire. »

Asgard Editions

Collection Les nuits d’avril
ISBN : 2919140752
320 pages
2012

« LES MANUFACTURES DE TABACS ET D’ALLUMETTES, Morlaix, Nantes, Le Mans et Trélazé (XVIIIe-XXe siècles) »

Laurent Fièvre

Abordées sous le double rapport de l’architecture et des techniques, les manufactures de tabacs et d’allumettes sont au centre d’une réflexion commune. Depuis le XIXe siècle, ces deux industries relèvent d’un monopole d’Etat qui trouve son aboutissement avec la création de la S.E.I.T.A. (Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et des Allumettes) dans le dernier quart du XXe siècle. Pour appréhender les spécificités de ce patrimoine bâti qui compte plusieurs dizaines d’établissements répartis sur l’ensemble du territoire français, cinq sites ont été privilégiés dans le grand ouest : trois manufactures de tabacs à Morlaix (Finistère), Nantes (Loire-Atlantique) et Le Mans (Sarthe) ; et deux manufactures d’allumettes successives à Trélazé (Maine-et-Loire). Ces manufactures appartiennent à un système administratif et politique qui se distingue nettement des autres branches de l’industrie à caractère étatique ou privé. Les ingénieurs des Manufactures de l’Etat sont formés pour assurer la mission économique et sociale de leur employeur. Ils élaborent et définissent les espaces manufacturiers, inventent et développent l’outil de production, tout en améliorant les conditions de travail d’une population ouvrière privilégiée. Influencé par les établissements d’Ancien Régime, le cadre bâti de ces deux secteurs d’activité se conforme à des modèles de construction soigneusement rationalisés et standardisés qui répondent aux besoins des productions, des transports, ainsi qu’à certaines mesures de sécurité. Pour ces raisons, les ingénieurs n’hésitent pas à s’intéresser aux possibilités offertes par l’usage de nouveaux matériaux tel que la fonte ou le béton. Conjointement, ils tirent également profit des perfectionnements apportés en matière de sources énergétiques (l’hydraulique, la vapeur et l’électricité) pour créer et diffuser un outillage mécanique sans cesse à la pointe du progrès technique.

Presses Universitaires de Rennes

Collection Art & Société
ISBN : 2-86847-926-X
296 pages
136 illustrations
2004