Born in Anjou, Laurent Fièvre is a french self-taught painter, living in Britanny for over 20 years. Doctor in history of Arts he has sought, for many years, to express himself artistically, in particular through writing. By chance, almost by accident,  he began  painting his characters, his fellows, or critters, as he likes to call them. Born of a work on  expressiveness, his approach is to provoke. Using figurative themes, he manipulates feelings, emotions, to elicit reactions, to put the viewer in front of his own condition. He openly operates macabre themes to shake the audience and reflect on the often bumpy road of life. "Everyone finds his own story, his own limits, disabilities and imperfections".

As if to counteract the ubiquitous digitization of our current environment, texture takes a very important place in his creations. In his works, Laurent uses elements such as tissue paper to obtain a more realistic rendering for skin. Rope filaments allow him to create natural organic forms, as well as plaster and concrete coating are reminiscent of stone. Sometimes, in the midst of this textures explosion, the artist likes to incorporate unusual elements: torn tissues, mobile phones' electronics, jewelery or rusty nails.


Absence is the primary feeling emerging from Laurent Fièvre’s work. He expresses it by amputating his characters, removing some of their senses, such as sight, speech or touch. His purpose is to resonate induced feelings. By flushing out the very essence of humanity through the gesture and expression of his mutilated characters, he manages to rekindle extinct looks, gazes, unlock frozen rigid movements and utter inexpressible words. Most would not see past the fear of death, or a gruesome and painful appearance, but once the veil of initial apprehensions is lifted, it is clear that it is life, which is the true focus of his work.

 

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Originaire de l’Anjou, Laurent Fièvre est un peintre autodidacte français qui vit depuis plus de 20 ans en Bretagne. Titulaire d'un doctorat en Histoire de l'art, il a pendant de longues années cherché à s’exprimer artistiquement, notamment par l’écriture. C'est par hasard, presque par accident,  qu’il commencera à peindre ses personnages, ses bonhommes, ses bestioles. Née d’un travail sur l’expressivité, sa démarche vise à provoquer. Au moyen de thèmes figuratifs, il manipule les sentiments, les émotions pour susciter des réactions, pour mettre le spectateur face à sa propre condition. Il exploite ouvertement des thématiques macabres afin de bousculer, d’engager une réflexion sur le parcours souvent accidenté de la vie. « Chacun y trouve sa propre histoire, ses propres limites, ses handicaps et imperfections ».

 

Comme pour contrebalancer la dématérialisation omniprésente dans notre environnement actuel, la matière acquiert une place très importante dans ses créations. Il utilise dans ses œuvres des éléments comme le papier de soie afin d’obtenir un réalisme plus abouti de la peau. Les filaments de corde lui permettent de recréer certaines formes organiques naturelles au même titre que le plâtre et l'enduit rappellent la pierre. Parfois, au milieu de ces jeux de textures, l’artiste se plaît à incorporer des éléments insolites : tissus déchirés, circuits électroniques de téléphones portables, bijoux ou clous rouillés.

 

Le sentiment de manque se dégage prioritairement dans l’oeuvre de Laurent Fièvre. Il l'exprime en amputant ses personnages, en leur retirant des sens comme la vue, la parole ou le toucher. Son but est de faire entrer en résonance les sentiments provoqués. En débusquant l’essence même de l’humanité, par le geste et l’expression de ses mutilés, il parvient à raviver des regards éteints, à dégripper des mouvements figés, à prononcer des mots inexprimables. Beaucoup ne pourrait y voir que la peur de la mort ou qu’un aspect macabre et douloureux. Pourtant, une fois les premières appréhensions dépassées, force est de constater que c'est la vie qui, en réalité, est au centre de son travail.

 

 

 

Des auteurs en parlent ...

 

 

 

Pénétrer dans l’imaginaire de Laurent Fièvre, c’est risquer un regard vertigineux à travers un miroir sans tain dont le fond n’est plus tapissé que par un savant amalgame de larmes, de bile et de lymphe. Cette boue foisonnante est le terreau d’où se lèvent nos cauchemars les plus tenaces, les plus redoutés aussi parce qu’ils nous cueillent tout éveillés. C’est la lie de hontes, de névroses et de hantises qui, heure par heure, siècle après siècle, se dépose au tréfonds de notre humanité. L’artiste en a fait la nuance maîtresse de sa palette.

Comme échappés d’une vaste léproserie devenue atelier prolifique, les créatures décharnées conçues par le peintre ont pour cordon ombilical une longue et même chaîne de désassemblage. Retranchée et divisée, la matière humaine trouve dans les mutilations diverses le souffle de la recréation. L’artiste se fait bâtisseur de monstres, par démolitions. Mais s’il démolit, c’est à la pointe du burin. Car graver l’émotion dans le marbre des chairs suppose autant de patience que de minutie.

A la frontière du grotesque et du sublime, l’œuvre traumatique de Laurent Fièvre convoque cette part du beau sertie en secret dans le laid pour dessiner une esthétique du manque et du dépouillement. Si la ménagerie boiteuse et bringuebalante dont il est le géniteur réveille en nous ce fascinant haut-le-cœur, c’est que les contours accidentés de tous ces pauvres hères sont calqués sur les nôtres : l’horreur clinique exhibée sur la toile et le papier, comme au centre d’un amphithéâtre de dissection, est bel et bien l’expression de nos infirmités intérieures.

De l’humidité fœtale jusqu’à l’aridité cadavérique, le peintre fouille chacune des strates de l’existence pour laisser affleurer tous les maux qui fossilisent notre monde, notre vie en communauté. A la manière d’une figure de style, chaque amputation des corps sert une rhétorique de la souffrance universelle. Aveugles, muets et sourds, les suppliciés de Laurent Fièvre ne nous assaillent pas moins de cris et de regards qui disent le désespoir et viennent mordre nos âmes. Ombres d’eux-mêmes, et de nous-mêmes, ils déroulent à travers leur nudité dupliquée le nuancier brut des sentiments noirs. Car, bien que d’une blancheur calcaire, comme lapidifiée, leur peau dissimule les nerfs d’une sensibilité intacte, voire accrue. Crucifiée sous la torture du fer et du sang, leur chair finit par avouer, dans ses béances et ses moignons, dans les épanchements des fluides organiques, tous les non-dits qui musellent notre société.

Anonyme et asexuée, appelant à elle tout ce que la langue française compte de préfixes privatifs, la parade de corps ankylosés que l’artiste assemble de toile en toile ne saurait se réduire au seul message social qui la traverse, à une simple visée didactique ou, pire, à des exercices de style d’un sadisme morbide. Elle est surtout l’incarnation d’un authentique désir de créer, de célébrer la richesse des sensations et sentiments humains ; le besoin de poser sur la fragilité, la vanité de l’homme un regard tendre et miséricordieux.

 

Nicolas Liau, auteur (2013).

 

 

 

 

Explorer le temps jusqu’à l’os : Les œuvres de Laurent Fièvre se collent éperdument dans les recoins les plus enfouis de notre inconscient, là où siège notre désir de poétique mélancolie. Elles viennent éclairer notre peur infantile du noir, tout en délicatesse, tout en douceur.

Et ces visages, ces expressions… Vanités modernes, si l’on regarde sans s’attarder. C’est bien davantage. Du clair dans l’obscur, des textures à faces de terre, lambeaux vaporeux, voiles de l’être et chairs en symphonies de linceuls… des apparitions surgies d’un noir infini, vertigineux…

Et ces orbites démesurées, en souvenirs de regards, ces mêmes regards perçants qui ont su voir l’invisible, deviner l’insoupçonnable qui réside par delà les apparences… 

Quelquefois scintillent de petits globes blancs, des yeux épuisés à l’iris bleuté : la vie subsiste derrière ce sommeil d’ossements, ces crânes aux anthropométries si caractéristiques. Une touche de rouge intervient de temps à autre sur la toile, rappelant le liquide vital qui irrigua jadis les tissus désormais brunâtres et exsangues.

Il y a du sacré dans le travail de Laurent Fièvre : rapprocher ses séries de personnages d’une certaine conception de l’icône ne me paraît pas déplacé. Une inspiration qui s’inscrirait dans un vaste héritage, aux racines immémoriales, puisant dans les origines du culte des morts, les momifications égyptiennes, aztèques ou diverses pratiques tribales…    Cependant, à sa façon, la poésie étonnante qui transpire de ses œuvres encense la vie !

Un remarquable travail sur le temps, celui qui efface et laisse des traces, celui que l’on redoute parce qu’il nous désarme dans notre éphémère enveloppe de chair ; c’est ce temps, source de création artistique éternelle, que Laurent Fièvre nous donne à voir, magistralement. 

 

Jean-Henri Maisonneuve, auteur et peintre,

président de la Brigade Contemporaine (2014).

 

 

 

 

Laurent Fièvre peint la persistance du sentiment. 

En quête d’un irréductible fragment d’humanité, l’artiste passe la vie toute entière au filtre du noir pour en découvrir la substance.

La mort est son prétexte, le moyen d’expression qu’il a délibérément choisi pour débusquer l’Homme.

Nous sommes des bêtes maudites de naissance et souffrons notre traversée au long cours en conscience d’une fin prochaine.

Des glues fœtales de la naissance à la fertilisation des sols, lagrande inspiratrice nous fixe de ses orbites vides et traine partout ses loques parcheminées. 

C’est en débarrassant l’homme de cette crainte viscérale du retour à la terre que l’on peut tendre vers l’essentiel.

Déshabiller la créature de sa parure vitale, ses malheureux atours de chairs et de sang, pour voir ce qui reste en dessous…

Ce qui peut résister au noir envers et contre toutes les violences subies.

Bras mutilés, jambes arrachées, scarifications vives et lambeaux de viande morte participent d’un subtil balancement de l’œuvre.

Un pont de veines saillantes parcourt le corps et dessinent des chemins sinueux reliant l’existence au disparaissement, l’ombre à la lumière, l’enfouissement à la révélation.

Cette révélation n’est pas religieuse mais mystique.

Elle relève de l’intuition incontestable que la mort est la plus ingénieuse magie de l’existence pour amener l’être à son plus haut degré deconscience.

Pourtant, jamais la morbidité n’est tolérée car elle contreviendrait gravement à la vitalité que l’artiste souhaite saisir au vif.

Cette ronde macabre tourne obstinément sur l’espace du support. Une farandole lancinante célébrant la mort en vie et dont le sens caché questionne ontologiquement l’être.

Et si nous n’étions rien d’autre qu’une hypothèse, une possibilité de vie ?

Le matériau nous est offert brut et pour ce qu’il vaut…

Du cuir sur une couenne, une peau avec de la chair dedans et du sang pour détremper le tout…

Mais après ?

Est-ce vraiment cela ? Est-ce là ce que nous sommes, tout ce que nous sommes ?

Notre faculté à résister au noir tient-elle à cette corporalité moite et passagère que nous habitons ? 

Vivre intensément, c’est savoir mourir…

Lutter contre le noir suppose avant toute autre chose de l’admettre en rejetant puissamment le déni morbide qu’est l’éternité.

Nous passons.

Nous passons inexorablement et c’est parce que nous passons qu’il faut exister fort, le plus intensément possible.

Dès la naissance, les orbites se creusent lentement pour finir bouffées de noir et le reste suit…

Tout à l’avenant et de mal en pis que l’on vous dit !

L’unique rempart que l’on puisse dresser contre le noir est celui de notre propre lucidité.

C’est par elle que l’on peut dénouer les sutures épaisses de nos lèvres, le rapiéçage infâme que l’on voudrait nous faire souffrir.

Eprouver l’émotion inaltérable d’un regard, sa disparition au creux d’un visage mordu d’âge et froncé de silence.

Le temps fuit…Il s’échappe…

Notre flamme coexiste avec le noir et participe d’un sublime apologue pictural par lequel les ombres projetées de notre lumière intérieure luttent contre le dévorement triste des jours.

 

Adrien Comes, auteur (2015).